On baisse ou on monte la barre présentement?

 

Documenter

J’écris ce matin mon 100e billet. Je devrais dire ma 100e publication parce que mes premiers billets étaient davantage des expérimentations. Depuis le début de la pandémie, le système d’éducation fait lui aussi des expérimentations. Dans certains cas, ça ressemble à mes premiers billets. On ne sait pas trop ce que c’est mais c’est le début de quelque chose. Certains se demandent même si on baisse la barre présentement. Chose certaine, il faut apprendre à marcher avant de courir. Quand j’ai commencé, jamais je n’aurais pensé me rendre à 100. Ça a quand même pris des années à me rendre là. En relisant mes billets, je me rends compte des apprentissages que j’ai réalisés au fil du temps, au fil de mes lectures et au fil de mes discussions avec mes collègues, en personne et en ligne. Je me rends compte de ma trajectoire.  Mon blogue, c’est un peu comme mon portfolio. C’est ici que je documente mes réflexions au sujet des choses qui comptent pour moi et que je considère importantes pour l’éducation. J’écris (lire je documente) pour réfléchir, pour apprendre et pour contribuer à la profession. On ne publie pas des billets de blogue parce qu’on pense avoir les réponses. On écrit pour essayer d’en trouver. L’écriture, et la réflexion qui doit l’accompagner, amène énormément de clarté dans ma pratique, dans ce que je crois possible pour moi mais aussi pour le système d’éducation, qui emprunte une nouvelle trajectoire bien intéressante depuis le début de la pandémie.

Baisser la barre?

À la fin mars 2020, on a s’est assuré qu’un minimum d’apprentissage puisse se poursuivre à distance. Lorsque possible, on a fourni des tablettes ou des portables ainsi qu’un accès à internet aux familles qui n’en avaient pas. On plaçait des ressources en ligne pour que les parents puissent faciliter l’apprentissage de leurs enfants. Le numérique servait alors principalement d’entrepôt de ressources pédagogiques. Tout le monde était en confinement. Est-ce qu’on baissait la barre?

Avril à juin 2020, plusieurs milieux ont commencé à offrir de l’enseignement à distance à leurs élèves. Constat : tout le monde n’était pas prêt à ça. Pas grave. Les gens se sont mobilisés et ont amorcé une courbe d’apprentissage impressionnante. Pas si mal, au moins, on avait amorcé le semestre en personne avec nos élèves. Mais on finirait l’année à distance dans plusieurs milieux. On s’est vite rendu compte de la complexité de la tâche d’enseigner (en ligne). On ne peut pas demander aux parents d’être des enseignants mais leur rôle complémentaire est primordial, surtout chez les plus jeunes. Travail, télé-travail, famille, apprentissage, devoirs, technologie… On patine. Le système prend des décisions parmi lesquelles on décide d’éliminer les épreuves ministérielles, les examens de fin d’année et, détail important, les notes des élèves en date de la mi-mars ne peuvent qu’augmenter. Bref, toutes les évaluations sont formatives pour finir l’année. Nouvelle trajectoire pour le système. Est-ce qu’on baissait la barre?

Rentrée 2020, la gestion sanitaire prend toute notre énergie. Et du temps. Beaucoup de temps. On prend conscience de la nouvelle réalité. Ça demande de l’énergie et ça suscite des émotions. Mais on entend des élèves de maternelle dire : « Madame, t’es belle avec ton maks. » On est ensemble, en bulles sociales, mais ensemble. Enfin. C’est comme avant, mais avec un masque. Non. Pas du tout. On parle partout de bienveillance, de santé mentale et de bien-être. Est-ce qu’on baisse la barre?

Octobre 2020, on gère les cas positifs et les 14 jours de confinement. Les gens sont fatigués et la 2e vague arrive. Au Québec, on passe de 3 à 2 bulletins. En Ontario, plusieurs milieux annulent les examens de fin de semestre. Est-ce qu’on baisse la barre?

Quand je relis ces derniers paragraphes, je me dis que ce qui a été accompli en éducation depuis le début de la pandémie est rien de moins qu’extraordinaire.

Le réflexe traditionnel

Or le réflexe traditionnel (institutionnel) est de penser qu’on baisse la barre lorsqu’on arrête de mesurer l’apprentissage, quand on arrête de demander à nos élèves (et aux enseignants) de performer, comme le suggère cet article de la semaine dernière. Comme si l’apprentissage (ou la valeur) des gens (ou de leur travail) se limitait à ce qu’on mesure (aux données). Il faut donner le temps aux carottes de pousser, même si on a hâte de récolter. Le réflexe traditionnel est de penser que les élèves ont déjà pris beaucoup de retard dans leur apprentissage pour toutes les raisons qu’on connaît. On a l’impression que les carottes n’ont pas poussé. Quand on y pense, le seul endroit où les élèves peuvent être en retard, c’est à l’école. En retard selon une conception bien rigide du développement de l’enfant. Ils ne sont pas en retard dans la vraie vie pourtant. Ils sont là où ils sont rendus. Agissons là-dessus!

Monter la barre graduellement

Et si un niveau de conscience différent nous amenait à voir que nous sommes en fait en train de monter la barre graduellement en éducation. Est-ce possible de voir ça autrement? Je crois sincèrement que cette nouvelle trajectoire nous mène déjà vers une éducation bienveillante, humaine et personnelle où ce qui compte, c’est la réalisation de soi. Le devenir, pas la performance. On crée les conditions pour que les carottes poussent, quoi. On parle habituellement de savoir-être de savoir et de savoir-faire en éducation, mais s’ajoute à cela le savoir-devenir. Parce que toute notre vie on devient. Et il n’y a pas de fil d’arrivée. Le savoir-devenir, c’est ce qu’on vise pour nos élèves dans l’école d’aujourd’hui. Non? Ça m’amène à me poser diverses questions en lien avec la cohérence également :

  • Qu’est-ce qui est important dans l’école d’aujourd’hui? (orientations)
  • Comment évoluons-nous entre collègues dans l’école d’aujourd’hui? (collaboration)
  • En quoi l’école d’aujourd’hui prépare-t-elle à la vraie vie? (pédagogie et apprentissage en profondeur)
  • Qu’est-ce qu’on veut mesurer ou monitorer dans l’école d’aujourd’hui? (reddition de compte)

Une nouvelle trajectoire

Comme le disait Sir Ken Robinson, « The real role of leadership in education… is not and should not be command and control. The real role of leadership is climate control, creating a climate of possibility. » N’est-ce pas sur cette trajectoire que le leadership actuel est en train de nous placer? Je crois qu’on doit continuer ensemble sur cette trajectoire où l’évaluation, le nerf de la guerre, sert surtout à informer nos prochaines étapes. Les nôtres et celles de nos élèves. C’est ici que la documentation pédagogique (et professionnelle) prend tout son sens.

« The real role of leadership in education… is not and should not be command and control. The real role of leadership is climate control, creating a climate of possibility. » Sir Ken Robinson

Imaginer l’impact

Un constat que j’ai fait au fil du temps, c’est que notre savoir expérientiel vaut la peine d’être partagé. C’est pourquoi j’ai décidé de créer le podcast Tout le monde est un leader. Pour donner une voix à des collègues et les amener à partager leur vécu, leur devenir. Le simple fait d’essayer de mettre des mots sur sa pratique nous fait évoluer. Et on ne sait jamais quel collègue peut nous amener plus loin dans notre réflexion; on ne sait jamais quel collègue on peut aider. Lorsqu’on prend le temps de partager nos réflexions, on donne aussi la permission à nos collègues de faire la même chose. Imaginez si tous les acteurs en éducation documentaient leur évolution présentement. Quel impact cela aurait-il sur l’amélioration continue du système d’éducation? Un billet par semestre? Un par année? Un par mois? Le format et la fréquence sont sans importance. L’idée, c’est de commencer à documenter. « Oui mais Marius, ça prend du temps, ça. » Oui. Ce qui vaut la peine d’être fait demande habituellement du temps et de l’énergie. Comme le disait Maude Lamoureux lors de son excellente conférence à Clair 2019 : « Accorder du temps à quelque chose, c’est lui accorder de la valeur. »

La transformation de l’éducation, c’est dans l’aujourd’hui que ça se passe et c’est déjà commencé. C’est tout ce qui compte. Se demander combien de temps ça va prendre est une question légitime. Mais se demander jusqu’où on peut aller ensemble est une question tellement plus intéressante.

Alors, on baisse ou on monte la barre présentement?

Merci de vos commentaires

16 Oct, 2020

Commentaires

10 Commentaires

  1. Sylvain Desautels

    Si l’on se demandait si les choses allaient un jour changer en #education, @Bourmu nous propose de profiter du contexte comme tremplin. Je me souviens quand tu as proposé #leadped : aujourd’hui, on continue (à monter la barre)!

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    • Marius

      Merci pour ton commentaire, Sylvain. #leadped aura 4 ans le 13 novembre 🙂

      Réponse
  2. Julie Ayotte

    Merci Marius! Réflexion intéressante, comme toujours! 🙂 Oui, agissons là où sont rendus les élèves.

    Réponse
    • Marius

      Merci de prendre le temps de lire et de commenter Julie. C’est bien apprécié 🙂

      Réponse
  3. Diana Leocadie

    Entrevoir des possibles là où tout semble si compliqué…Oui, le changement en éducation a bien commencé et nous avons tous le pouvoir de lui donner des ailes.😊
    On monte la barre doucement mais sûrement. 😉

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    • Marius

      Merci Diana. Oui! Donnons-nous des ailes 🙂

      Réponse
  4. Christian Lapalme

    Salut Marius! Merci pour le partage. Il est certain que le monde de l’éducation est dans un tournant. On ralentit pour un tit-bout pour reprendre de la vitesse par après. Le monde entier a changé après le 11 septembre 2001 et je crois que le monde de l’éducation va changer après le 13 mars 2020. C’est une opportunité pour remettre nos principes en question…de faire autrement. J’espère que les dirigeants.es de l’éducation dans les différents ministères et conseils scolaires sauront profiter de cette occasion.

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    • Marius

      Merci pour ton commentaire, Christian. Oui. Nous devons tous saisir l’occasion et innover depuis l’intérieur de la boîte. Au plaisir 🙂

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  5. Mario Asselin

    (Merci d’enlever le précédent commentaire qui contenait une coquille…) Bravo pour cet accomplissement. Cent billets, ce n’est pas rien… Comme je te disais sur Twitter, je suis un fidèle lecteur de ta prose. Comme tu dis: « On ne publie pas des billets de blogue parce qu’on pense avoir les réponses. On écrit pour essayer d’en trouver. » Continues…

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    • Marius

      Merci de prendre le temps de me lire et de commenter, Mario. Tes mots d’encouragement sont bien appréciés. À bientôt 🙂

      Réponse

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